
« C’est là qu’à l’approche du soleil ardent, la cire odorante qui maintient les plumes devient molle. Elle fond. Icare a beau agiter ses bras nus : privé d’ailes, il ne se soutient plus dans le vide. Il appelle son père, puis disparaît dans l’azur des flots de cette mer que l’on nomme depuis mer Icarienne ».
— Ovide, Les Métamorphoses, livre VIII
Ce ne sont pas ces jambes qui dansent à la surface dans cette toile de Brueghel ni mon affection pour toutes ses collabs (Björk, Boy George, Devendra Banhart Laurie Anderson, Leonard Cohen, Lou Reed, Marianne Faithfull, Rufus Wainwright …) qui m’ont un jour mise sur l’écoute de cette voix fébrile.
N.O.N
J’ai rencontré Anhony (alors Antony) & The Johnsons sur une pochette d’album abandonnée sur le bureau d’un studio de graphistes toulousains où je travaillais dans ma jeune vingtaine.
La photographie sur la pochette m’a littéralement happée.

C’était “The crying light” où l’on voit Kono Onho (danseur de Bûto) dans un mouvement figé entre sidération et émerveillement. C’est aussi ce que j’ai ressenti.
J’ai écouté la voix d’Anhony Hegarty des jours et des nuits ensuite. Je l’écoute toujours quand j’ai des bleus à l’âme.
Entre chasse et vol majestueux : l’oiseau rare é[cri]t

Anhony la militante
Pour aimer la poésie il faut être écorché.e ou s‘écorcher. Anhony chante pour proposer, déNoncer et déFoncer.
C[ULT]e des symboles
Elle a choisi le nom de Johnson en hommage à Marsha P. Johnson drag queen, militante de la scène LGBT américaine et assassinée en 1992 après une marche des fiertés.

« On ne choisit pas de mettre la photo de Candy Darling* sur son lit de mort par hasard ».
— Fnac 2005, au sujet de l’album “I’m a bird now”

À ce sujet bien qu’hors sujet mais plus tard dans ce blog, j’écrirai sur ces superstars de Warhol, sur Candy. En attendant, je m’autorise cette courte digression une fois (encore) avienne et empruntée à Lou Reed (qui révéla notre Anhony).
Des mots chantés par le Velvet Underground sur Candy Darling*.
* Candy Darling était une égérie trans morte prématurément d’une leucémie. Elle faisait partie de la Factory de Warhol.
I’m gonna watch the blue birds fly over my shoulder
I’m gonna watch them pass me by
Maybe when I’am older
What do you think I’d see
If I could walk away from me
— Candy says, The Velvet Underground
Dans ses luttes, ses provocs que certains jugent absconses, Anhony expérimente autant qu’elle crée.
« Je veux stimuler la conscience des autres et offrir la plus exaltante des bandes son à cette réflexion ».
— Anhony, 2016
Quelques [AR]pèges sur le genre
Depuis 2015, Anhony est revenue sur scène avant de disparaître. Elle est réapparue avec son album Hopelessness (2015) et une identité féminine, laissant le T s’envoler pour se transformer en cette étrange lettre qu’est le H.
« On est transgenre par nature. Je me sens connectée à tout autre être comme moi, de quelque origine, culture ou classe sociale qu’il soit. J’aurai toujours plus en commun avec un Irakien transgenre qu’avec un GI américain ».
— Anhony, 2010
For today I am a boy
La question de la transidentité, du flou sur le genre font partie intégrantes d’Anhony depuis ses choix artistiques évoqués plus haut jusqu’à sa transition récente ou cette merveilleuse chanson que l’on peut écouter sur l’album “I’am a bird now”.
Le roman de Kim Fu porte volontairement le nom de cette chanson et s’ouvre sur les premiers mots de la mélodie.

Biopic efficace
Entre l’Irlande et les EU, dissertons rapidement sur les migrations et rencontres de cet oiseau aussi insaisissable qu’inclassable. Continuons à nous amuser des métaphores aviennes pour aborder ses origines et quelques-unes de ses nombreuses collaborations.
Bio
Anhony naît en 1971 en Angleterre en tant qu’Antony Hegarty. Après un an à Amsterdam, elle traverse, avec sa famille, l’Atlantique pour s’installer à New York dans les années 90.
Volant au-dessus de la “Big Apple” comme un albatros, elle crée avec des drag queens une troupe de théâtre expérimental : les Blacklips (les lèvres noires). Déjà l’envie de s’interroger sur la rugosité des arts et la porosité des genres interpellent. Il danse comme Gogo Dancer mais finit toujours par clore les spectacles par une de ses chansons.
« Le chant lui permet aussi d’incarner une identité dont
— S. Davet, Le monde, 2009.ilelle s’est aperçue depuis l’enfance qu’elle échappait aux normes ».
Collaborations
Anhony, c’est aussi tout un vol d’artistes qui l’accompagneront sans ses voyages créatifs. Citons d’abord Lou Reed qui la révéla mais aussi Björk, Boy George, Marianne Faithfull. La liste est presque interminable et rend compte de l’universalité des poèmes chantés d’Anhony.
« Avec sa voix de ténor androgyne en guise d’ailes immenses,
— S. Davet, Le monde, 2009cecette New-Yorkaise d’origine britannique plane tel un ange immaculé au-dessus de la pop ».
Björk et Anhony, My Juvenile Accapella.
Parfois les oiseaux rares volent plus haut à deux. Parfois le souffle de leurs ailes sur votre peau vous rappelle les caresses de l’aimé.e.
Where is the bird now ?
Chaque chanson est un tout intentionnel dans laquelle Anhony vous cogne dans le bide pour vous inviter à discuter avec vous-même.
Le Poète est semblable au prince des nuées
Qui hante la tempête et se rit de l’archer;
Exilé sur le sol au milieu des huées,
Ses ailes de géant l’empêchent de marcher.
— L’albatros, Baudelaire, Spleen et idéal
Depuis 2017, Anhony a disparu. Gageons que l’albatros soit caché derrière ses grandes ailes au pouvoir d’invisibilité ou qu’elle ait – juste – laissé ce monde las là.
Après un ultime concert au Danemark il publiera sur compte Instagram :
« Je monte sur scène dans une demi-heure pour la symphonie d’Aarhus. J’écoute Gurrumul [chanteur australien indigène]. Je continue de dire à tout le monde qu’il s’agit de mon tout dernier concert, mais personne ne semble me croire. Je vous remercie et vous embrasse ». #ITSFINISHED
— Anhoni, 2016
Vouloir toucher le soleil, essayer, se brûler n’aura jamais été autant un élan de vie que de mort. Il faut parfois tomber pour voler plus haut encore. Où que se soit envolée Anhony, elle aura entraîné – avec ailes – des âmes en quête.
Aux spectres volants et à ceux qui (nous) manquent
Bon vol et bonne écoute.
Géraldine CaRyev.
Sources et Inspirations
Aïnouz, A. Novembre 2017. Anohni aurait joué son tout dernier concert ? Les Inrockuptibles.
https://www.lesinrocks.com/musique/anohni-aurait-joue-son-tout-dernier-concert-157511-20-11-2017/
Billars, C. Février 2020. Antony and The Johnsons. Un Ange est parmi nous. Poptastic.
https://www.poptastic-radio.com/antony-and-the-johnsons/
Björk.fr. 2015. Antony and the Johnsons – Flétta.
https://www.bjork.fr/Antony-and-the-Johnsons-Fletta
Davet, S. Avril 2009. Antony Hegarty, ange de la pop. Le Monde.
https://www.lemonde.fr/culture/article/2009/04/07/antony-hegarty-ange-de-la-pop_1177759_3246.html
Cassavetti, H. Décembre 2015. Le cri écolo et percutant d’Antony (sans Johnsons), qui revient sous le nom d’Anohni. Télérama.
https://www.telerama.fr/musique/antony-sans-johnsons-qui-revient-sous-le-nom-d-anhoni,135103.php
Cassavetti, H. Septembre 2010.Le chanteur Antony Hegarty : “Une identité floue, transgenre, est mieux admise en Europe”. Télérama.
https://www.telerama.fr/musique/le-chanteur-antony-hegarty-une-identite-floue-transgenre-est-mieux-admise-en-europe,60505.php
Chorizo. 2009. Antony and The Johnsons. MetalOrgie
https://www.metalorgie.com/groupe/Antony-and-the-Johnsons
Fnac. 2005. Avis de la Fnac. Au sujet de “The Crying light». Fnac
Je fais partie de ces gens qui aiment bien certaines des plumes des pages produits de la Fnac (oui).
https://www.fnac.com/a1702327/Antony-and-the-Johnsons-I-m-A-Bird-Now-CD-album
The observer.uk. Août 2005. Antony hegarty.La voix de l’ambiguïté. The observer.uk.
https://www.courrierinternational.com/article/2005/08/25/la-voix-de-l-ambiguite
Novorama. Mars 2020. Antony & The Johnsons – the crying light. Novorama.
https://www.novorama.com/chroniques/1817-antony-a-the-johnsons-the-crying-light
Rosemont, S. Anohni, protest singer du troisième type. S. Télérama.
https://www.telerama.fr/musique/anohni-protest-singer-du-troisieme-type,141803.php
